C’est la dernière ligne droite d’ici à la trêve hivernale, du 1er novembre au 31 mars. En octobre, sous la pression des bailleurs et des huissiers, les expulsions se multiplient. Une pratique «brutale et massive», selon l’association Droit au Logement, qui constate une recrudescence depuis deux ans. Entre 2013 et 2014, les jugements d’expulsion pour impayé ont progressé de 5%, s’établissant l’an passé à 126 440. Les expulsions effectivement réalisées avec le concours des forces de l’ordre sont aussi en nette hausse (+15%), avec un nombre de 11 600 en 2014.

«Le gouvernement et les autorités sont intraitables», constate Jean-Baptiste Eyraud, le porte-parole du DAL. Pour se faire entendre, l’association organisait ce jeudi après-midi un rassemblement à deux pas de l’Elysée. «La ministre du Logement Sylvia Pinel est inexistante et ne veut plus nous recevoir. A Matignon, on se heurte à un mur, donc on a décidé d’aller voir directement le président de la République.» Objectif : lui remettre une pétition signée par plus de 6 000 personnes revendiquant «l’arrêt des expulsions» ainsi qu'«un logement digne pour tous».

«Chippendales»

Les soutiens habituels du DAL sont présents. La comédienne Josiane Balasko s’interroge sur le «durcissement» des autorités, «alors qu’on a voté pour le contraire en 2012». L’humoriste Christophe Alévêque s’en prend aux médias, qui s’intéressent selon lui davantage aux «chemises déchirées» d’Air France - «des problèmes de chippendales» - qu’aux familles expulsées ces dernières semaines.

L’exemple de Romainville a particulièrement choqué. Le 13 octobre, une famille de onze personnes a été évacuée de son logement dans la cité Gagarine après l’intervention d’une vingtaine de CRS envoyés par la préfecture. Mokhtar, un des enfants, parle d’une action «inhumaine» et précise que ses frères et soeurs doivent désormais dormir dans des voitures ou chez des voisins.

Pourtant, rappelle le DAL, 2,6 millions de logements sont aujourd’hui vacants dans le pays. L’association réclame leur «mobilisation» ou«réquisition». Elle espère aussi, comme l’explique Jean-Baptiste Eyraud, que les autorités avanceront la date du début de la trêve hivernale, ce qui bloquerait de facto les expulsions.

 
 

«Infernal»

Fazia, 46 ans, fait partie de ces Français sous le coup d’une procédure. Cette habitante de Boulogne-Billancourt habite avec son mari - invalide comme elle - et ses quatre enfants dans un F4. Mercredi, elle a reçu une convocation au commissariat en vue de son expulsion. «Je n’ai pas dormi de la nuit, raconte-t-elle. Après avoir vu les images de Romainville, forcément, on a peur.»

D’autres manifestants souffrent de mal-logement. Sur les listes d’attente depuis plusieurs années pour accéder au logement social, ils ont l’impression de ne pas pouvoir imaginer d’avenir dans une habitation adaptée. Fela, 33 ans, vit avec son époux et ses trois filles dans une pièce de… 20 m². Cela fait six années qu’elle patiente pour un hypothétique relogement par la mairie de Paris. «C’est infernal, j’ai l’impression que ça va durer encore longtemps.»

Une autre femme, qui ne veut pas donner son prénom, narre ses onze d’années de pérégrinations d’un hôtel à l’autre dans le nord de la capitale. Cela fait désormais trois ans qu’elle habite dans un hôtel du XVIIIe arrondissement, dans lequel le Samu social de Paris l’a orientée : 420 euros de loyer mensuel pour deux pièces de 14 et 9 m². Et pourtant, elle travaille parfois dans un supermarché, alors que son mari bosse comme déménageur et veilleur de nuit. «Mes trois enfants ont grandi à l’hôtel, souffle-t-elle. Mon fils me dit que je lui ai gâché son rêve d’enfant, celui d’avoir une chambre à lui.»

Sylvain Mouillard