Depuis six semaines, Meriem Derkaoui signe «deux à trois fois plus» de certificats de décès qu’à l’accoutumée. La maire communiste d’Aubervilliers, ville jeune et populaire de Seine-Saint-Denis, tente de faire face à l’épidémie de Covid-19 et ses conséquences sanitaires et sociales. Une tâche ardue dans une ville de 90 000 habitants notoirement défavorisée. A l’automne, l’édile avait d’ailleurs engagé, avec quatre autres collègues du département, une action de «réparation et d’indemnisation» auprès de l’Etat. Aujourd’hui, elle appelle à un «plan d’urgence sociale».

Comment va Aubervilliers après six semaines de confinement ?

Le Covid est arrivé dans une ville où les inégalités sont connues et dénoncées depuis des décennies, sans succès puisque les gouvernements successifs ne répondent que par le déni ou le saupoudrage. 40% de la population d’Aubervilliers vit sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1 000 euros par mois. Forcément, un virus comme celui-ci trouve un terrain favorable auprès d’habitants qui, en temps normal, doivent souvent renoncer aux soins faute de médecins, souffrent de surpoids à cause de la malbouffe et de la mal-vie en général, sont touchés par le plomb dans les habitats insalubres. Ainsi s’explique le paradoxe qu’un département jeune comme la Seine-Saint-Denis, et donc en théorie moins vulnérable, enregistre une mortalité plus forte.

 
De quelle manière les Albertivillariens font-ils face ?

Ils ont répondu avec une grande solidarité : pour distribuer de l’aide alimentaire, fabriquer des masques, frapper à la porte des personnes âgées et vulnérables et prendre des nouvelles. Un collectif s’est mis en place pour soutenir notre Centre communal d’action sociale (CCAS), aujourd’hui débordé, car seuls 150 agents municipaux sur 1 400 sont en mesure de venir travailler. Ces bénévoles font office de service public supplémentaire.

Quels sont les besoins les plus criants ?

L’aide alimentaire, déjà. Aujourd’hui, 2 500 repas sont préparés tous les jours par les associations. Elles rendent visite aux étudiants du campus Condorcet confinés, dont certains vivent parfois dans un grand dénuement et se nourriraient uniquement de chips et de biscuits si on ne leur portait pas de repas chaud. Aux Restos du cœur, les gens ont un besoin vital du panier qu’ils prennent, tout simplement parce qu’il n’y a plus rien dans le frigo. Pour certains enfants, la cantine le midi était parfois le seul repas intéressant de la journée.

Le confinement est-il simple à faire respecter face à l’exiguïté des logements ?

On insiste sur la nécessité de rester chez soi, pour que chacun soit le mieux protégé possible. Mais encore faut-il se sentir bien à son domicile. Or face à une situation de suroccupation des appartements, voire de logements insalubres (20% du parc privé dans la ville), cela s’avère très compliqué. Un autre enjeu apparaît : les impayés de loyer. Aujourd’hui, certains bailleurs sociaux constatent 20 à 30% d’impayés. Régler son loyer de 600 euros ou manger ? Certains ont fait le choix. L’Office public de l’habitat d’Aubervilliers accuse ainsi 700 000 euros de pertes par rapport à la même période de l’an passé. Comment pourra-t-il faire face, demain, à ses obligations : paiement des salaires, entretien des logements, s’il faut réparer une chaudière par exemple ? C’est pour cette raison que je ne cesse de demander au gouvernement de revenir sur le dogme de son début de quinquennat, la baisse du montant des APL. Celles-ci sont un droit, permettant aux gens de payer leur loyer et de vivre dans la dignité.

 
Le préfet de Seine-Saint-Denis a parlé, selon le Canard enchaîné, d’un risque d’«émeutes de la faim». Partagez-vous cette inquiétude ?

Plus que d’émeutes de la faim, je pense qu’une révolte sociale peut gronder. Aujourd’hui, la solidarité permet aux gens de tenir. Mais avec la fin du confinement, d’autres difficultés vont survenir. Ceux qui vivent du travail informel, font la plonge dans les restaurants, exercent des petits boulots pour 200 ou 300 euros par mois, risquent de se retrouver dans une grande détresse face à la crise économique qui s’annonce. Je crains que chacun ne tente de desserrer l’étau comme il le peut et qu’on se retrouve face à une République fracturée. Contre cette crise qui va durer des années, il faut un plan d’urgence sociale.

Vous avez l’impression de manquer de soutien ?

Emmanuel Macron ne cesse de répéter que les maires sont en première ligne. Encore faut-il nous en donner les moyens. Les 160 000 masques qu’Aubervilliers a commandés, il va falloir les payer. Même écart entre l’idée de départ et la mise en œuvre pour les écoles. Le 11 mai, il faudrait que les enfants puissent retourner en cours, en toute sécurité. Comment va-t-on faire, s’il faut par exemple servir les repas en classe ? Rien qu’en primaire et maternelle, nous comptons 10 000 élèves. Faudra-t-il préparer 10 000 repas par jour ? Que les enseignants fassent le service ? Vu le flou total, je ne suis pas favorable à la réouverture pour l’instant. Je ne ferai rien sans avoir au préalable consulté parents, enseignants et personnels municipaux.

Le taux de verbalisation en Seine-Saint-Denis frôle le triple de la moyenne nationale. A Aubervilliers, comment se passent les rapports entre la police et la population ?

Même si ce n’est pas toujours simple de faire respecter le confinement, qu’il y a parfois des jeunes souhaitant prendre l’air, voire taper dans un ballon, et qu’on n’est pas à l’abri d’un policier qui perde son sang-froid, ça se passe plutôt bien jusqu’à présent. Les deux premières soirées de ramadan se sont déroulées dans le calme. En revanche, certains commerces ne respectant pas l’obligation de fermer à 20 heures ont fait l’objet de verbalisations, voire de fermetures.

Sylvain Mouillard