C’est un appel à l’aide, un cri d’alerte. Dans un courrier envoyé le 24 avril à Eric Piolle, maire écologiste de Grenoble et président d’Actis, l’un des principaux bailleurs sociaux de la ville, 100 locataires de HLM grenoblois «confinés et fauchés» demandent «des mesures d’urgence», annulations ou baisse de loyers ciblées, tant «la situation actuelle [leur] paraît insurmontable». Près de la moitié d’entre eux est en difficulté pour payer son prochain loyer. Salariés en contrat précaire, autoentrepreneurs, parents isolés ou chômeurs, ils ont souvent vu leurs revenus chuter, tandis que leurs dépenses courantes, en particulier pour l’alimentation avec les enfants confinés à la maison, ont bondi. «Certains d’entre nous ne peuvent pas payer leur loyer quand d’autres l’ont fait au prix d’un sacrifice sur des dépenses pourtant essentielles», écrivent ces locataires regroupés au sein de l’association grenobloise Alliance citoyenne, pionnière du community organizing à la française.

«Je n’ai plus que 8 euros sur mon compte»

Ils multiplient les témoignages. «J’étais en intérim avant le confinement, depuis la boîte a fermé, décrit Hamza qui a vu ses revenus passer de 1 500 à 300 euros. Pour le moment je n’ai pas assez pour payer mon loyer, j’ai déjà à peine de quoi me nourrir.» Gondoba, femme de ménage, deux enfants, a été mise au chômage et ses revenus sont passés de 1 500 à 1 100 euros au moment où ses dépenses d’alimentation ont bondi de 600 à 800 euros : «J’ai payé mes factures et mon loyer de 830 euros, parce que c’était en prélèvement automatique. Résultat, on est le 20 du mois et je n’ai plus que 8 euros sur mon compte. J’ai demandé l’aide d’une assistante sociale, mais pour l’instant il y a trop de demandes donc je n’ai pas de solution.»

Les locataires précisent dans leur lettre que «les réponses des bailleurs sont variables : parmi nous, certains obtiennent un échelonnement de dette, avec une marge d’incertitude, quand d’autres n’ont aucune réponse et vivent dans l’angoisse». Dénonçant «le cas par cas conduit actuellement par les bailleurs dans l’opacité», ils demandent à Eric Piolle «des réductions et annulations de loyers ciblées», la mise en place «d’une cellule d’accompagnement d’urgence des locataires par les bailleurs» et «une communication publique claire, sans plus attendre». Ils en appellent au positionnement politique du maire de Grenoble, héraut de l’union de la gauche et des écologistes au plan national : «Vous êtes aujourd’hui en mesure d’organiser sur notre territoire cette résilience et cette solidarité, des mots qui vous sont chers, dont nous avons besoin face à la crise actuelle». Le maire ne leur avait pas répondu ce jeudi.

«Nous aimerions un vrai engagement, du concret»

L’une des rédactrices, Audrey Prud’homme, autoentrepreneuse et mère isolée d’un ado, s’impatiente : «En avril je n’ai pu payer que la moitié de mon loyer et ça sera pareil en mai. C’était ça ou arrêter de manger. Je ressens un décalage terrible entre le discours fort d’Eric Piolle, auquel j’adhère à 100%, et ses actes.» « Les plus touchés d’entre nous, ajoute-t-elle, sont dans la peur, le stress total, et perçoivent cette absence de réponse comme du mépris. Nous aimerions un vrai engagement, du concret, notamment une parole claire pour nous assurer qu’il n’y aura pas d’expulsion…»

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Sollicité par Libération, le maire de Grenoble a assuré que les 100 locataires «auront évidemment une réponse» invoquant le «délai normal de traitement» du courrier. Dans l’attente, Christine Garnier, conseillère municipale et vice-présidente de la métropole grenobloise chargée de l’habitat et du logement, précise : «Je veux les rassurer. Nous sommes bien informés et conscients de leurs difficultés : Actis, par exemple, a relevé un recul de 10% des rentrées de loyer rien qu’en mars. Nous avons déjà été saisis par un courrier commun des associations représentatives des locataires. Nous serons très attentifs au local, nous travaillons avec les bailleurs et la métropole pour répondre au cas par cas.» La réponse ne peut cependant pas venir des seuls bailleurs «très fragilisés par les baisses d’APL et la hausse de TVA mise en place par surprise par le gouvernement en place», insiste-t-elle. «Nous avons, avec les élus locaux regroupés dans France urbaine [association qui regroupe grandes villes et intercommunalités, ndlr], interpellé l’Etat pour qu’il crée un fonds de soutien au parc social face aux impayés, qu’il abonde le Fonds de solidarité logement apportant des aides individuelles aux locataires et qu’il annonce un moratoire sur les expulsions, au-delà du report de deux mois de la trêve hivernale déjà annoncé».

François Carrel correspondant à Grenoble