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21 décembre 2020 1 21 /12 /décembre /2020 20:19
 © Alain Guilhot/Divergence
Pauvreté : « Les aides ne remplacent pas une vraie politique de redistribution »
Samedi 19 Décembre 2020

Pour le sociologue Serge Paugam, directeur d'étude à l'EHESS et directeur de recherche au CNRS, le basculement de millions de Français dans la précarité interroge sur l’efficacité des aides face aux conséquences de la crise. Il pointe l’incapacité du gouvernement à proposer une réponse adaptée. Et le décalage énorme entre les discours et la réalité. ENTRETIEN.

 
Où en est-on de l’impact de la crise sanitaire sur les plus démunis ?
Serge Paugam © Julien Jaulin/Hans Lucas
SERGE PAUGAM D’après des estimations convergentes, cette crise sanitaire a déjà fait basculer 1 million de Français dans la pauvreté. Ce million s’ajoute aux 9,3 qui vivaient déjà avant la crise sanitaire en dessous du seuil de pauvreté (1 063 euros par mois et par unité de consommation). Cette augmentation quantitative est visible, dans l’affluence aux distributions d’aide alimentaire par exemple. Toutes les associations humanitaires disent être confrontées à une hausse considérable du nombre de personnes qui s’adressent à elles pour pouvoir survivre au quotidien. La situation n’était déjà pas très bonne avant. Après des années de tension sur le plan de l’emploi, 15 % de la population étaient en situation de pauvreté. La crise va accroître les difficultés.

 

Qui sont les premiers touchés ?

SERGE PAUGAM On estime qu’il y aura 800 000 pertes d’emplois d’ici à la fin de l’année et que le taux de chômage va augmenter, pour atteindre 11 % au premier semestre de 2021. Cela va entraîner une diversification des publics en situation de pauvreté. Les personnes touchées ne sont plus uniquement des personnes au chômage de longue durée. Ceux qui travaillent dans des fonctions précaires, comme les saisonniers, ou les personnes en contrats courts, sont désormais aussi en situation de très grande pauvreté. Beaucoup d’étudiants sont frappés aussi, ceux qui avaient besoin de ces petits boulots pour vivre et payer leurs études. Des franges entières de la population, qui étaient à la limite de la pauvreté, mal insérées ou de façon instable dans le monde du travail, vont tomber dans la pauvreté.

 

Cet élargissement des personnes touchées modifie-t-il le regard de la société ?

SERGE PAUGAM Toutes les études que j’ai menées depuis le début des années 1970 ont montré que, dans les périodes de crise, quand il y a des pertes d’emplois et que le chômage s’installe, comme après 2008, la solidarité se développe. Pendant ces périodes, on a tendance à être plus compréhensif à l’égard des pauvres et des chômeurs. On adopte un discours moins stigmatisant vis-à-vis de ces victimes de la crise. On pointe moins leur responsabilité et on met plus en avant l’injustice sociale. Mais cette fois, je suis un peu surpris : ce discours de plus grande compassion et de solidarité n’apparaît pas de façon très nette, ni dans les discours, ni dans les politiques mises en place.

 

Justement, que pensez-vous des dispositifs activés depuis le début de la crise pour amortir le choc et aider les pauvres ?

SERGE PAUGAM Je suis frappé par le décalage entre la réalité et les dispositifs mis en place. Certes, on a eu le chômage partiel, avec une indemnisation des personnes qui ne pouvaient plus travailler. Mais les mesures récentes annoncées par le gouvernement sont loin d’être à la hauteur de la situation. Ce qui est mis sur la table, c’est un petit retour partiel aux emplois aidés, des aides à la mobilité et 30 000 personnes supplémentaires qui pourraient bénéficier de dispositifs d’aide à l’insertion par l’activité économique. C’est mince face à l’augmentation du chômage et de la pauvreté. Idem pour les 50 000 « garanties jeunes » supplémentaires. C’est une réponse insuffisante qui ne justifie pas le refus de mettre en place le RSA pour les moins de 25 ans. Il y a 700 000 jeunes qui se présentent tous les ans sur le marché de l’emploi. Beaucoup vont rester dans la précarité. Le gouvernement a du mal à prendre la mesure de la situation. Il reste enfermé dans le registre néolibéral du début du quinquennat, reste inflexible, comme si rien n’avait changé.

 

Comment expliquer cette rigidité ?

SERGE PAUGAM Parmi nos dirigeants, l’idée que les aides vont décourager les personnes dans la recherche d’un emploi est toujours dominante. Même le chef de l’État l’a invoquée, pour justifier ne pas être « fan » du RSA pour les moins de 25 ans. De même, le refus d’augmenter le RSA est lié à cette vision selon laquelle les pauvres vont se satisfaire des aides qu’on leur apporte et ne pas chercher à améliorer leur situation par l’accès à un emploi. C’est pourtant une idée fausse ! À l’exception peut-être des chômeurs de longue durée, découragés après des années de recherches infructueuses et dont la santé s’est dégradée, l’envie d’emploi est très importante chez les personnes en situation de pauvreté. D’autant qu’il y a déjà eu un décrochage terrible de ces aides. Au moment de sa mise en place en 1988, le RMI représentait 50 % du Smic. Aujourd’hui, c’est 40 %. Ce n’est pourtant pas en donnant moins de droits aux gens qu’ils vont se sentir encouragés à chercher un emploi. Il faut se défaire de cette méfiance à l’égard des pauvres qui leur donne le sentiment qu’ils sont montrés du doigt, infériorisés et stigmatisés. Car un regard positif de la société est indispensable pour retrouver l’envie et la confiance en soi, ce dont on a besoin pour chercher un emploi.

 

Comment sortir de cette stigmatisation ?

SERGE PAUGAM Pour aider les plus pauvres, le gouvernement a distribué des aides ponctuelles. Ça n’est pas inutile, mais ça ne remplace pas une vraie politique de redistribution. Il faut mettre en place un système de protection sociale élargie, à travers des services publics plus importants, là où vivent les personnes en situation de pauvreté. Or, celles-ci ont du mal à trouver des ressources dans leur environnement immédiat, sont souvent discriminées, et souffrent du délitement de certains services publics. Les quartiers socialement disqualifiés sont les premières victimes de ces reculs. On attend toujours de vrais dispositifs d’aide, qui soient préventifs et renforcent la cohésion sociale.

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