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Fier.e.s de travailler pour le service public du logement

 

 

2 février 2022 3 02 /02 /février /2022 13:43

Elodie Cabrera

Publié le 26/01/22

La cité Emile-Dubois, où se tient l'exposition

La cité Emile-Dubois, où se tient l'exposition "La vie HLM" portée par l'Association pour un Musée du Logement Populaire.

camille gharbi / camillegharbi

Barre Grosperrin. Ici, une association fait visiter deux logements de la cité Émile-Dubois qui date de 1957. Un avant-goût de ce que pourrait être un musée du Logement ouvrier.

Comme un air de déjà-vu, à presque cinquante ans d’écart. Lorsqu’en 1955 Bernard Marie écrit au maire d’Aubervilliers pour obtenir un appartement en HLM, il vit avec ses trois enfants, sa femme et sa mère dans une pièce de 8 m2 sans eau courante ni électricité. Madame Soukouna, elle, réside avec son époux et ses deux enfants dans un hôtel meublé. Comprenez une chambre de 6 m2, avec un frigo en guise de tête de lit et les rats pour voisins. Elle se souvient du « soulagement » ressenti en ce « 4 avril 1999 », jour où elle a quitté le « Moyen Âge » pour ce que certains ont qualifié de « Versailles ».

Ces tranches de vie, on les découvre le temps d’une visite à la cité Émile-Dubois, dans l’immeuble même où ces familles ont vécu et qui fut achevé en 1957. Dans deux appartements de la barre Grosperrin, l’Amulop, une association qui milite pour la construction d’un musée du logement populaire, a reconstitué les intérieurs de quatre foyers à partir de photographies et de témoignages récoltés auprès d’habitants. Les meubles de la Samaritaine, les vinyles de Tino Rossi, les exemplaires de Salut les copains et les robes à fleurs, donnés par d’anciens locataires ou chinés sur eBay, servent autant à planter le décor qu’à raconter son envers. « Nous sommes chez les Croisille, dans les années 60, explique notre guide, Samir Rouab. Ici, le poste de télévision représente l’accès à la société de consommation ; à l’étage au-dessus, chez les Marie, famille touchée par le chômage en 1985, il symbolise le repli sur soi. »

A l'intérieur du logement des Croisille, 51 m2 reconstitués tels qu'en 1967, période à laquelle la famille vivait dans la cité Emile-Dubois.
A l'intérieur du logement des Croisille, 51 m2 reconstitués tels qu'en 1967, période à laquelle la famille vivait dans la cité Emile-Dubois.camille gharbi / camillegharbi

Ni misérabiliste ni nostalgique, l’expo « La vie HLM » est un document vivant. Une manière intime d’entrouvrir la porte sur la grande histoire des quartiers populaires. « À l’heure du Grand Paris, alors qu’on démolit à tour de bras, il serait temps de reconnaître que ces quartiers, considérés comme périphériques, sont au cœur des mutations économiques et culturelles, défend Muriel Cohen, coordinatrice de l’Amulop. Avec ses collaborateurs, l’historienne a mené un an d’enquête, d’entretiens, de recoupements des sources (archives de l’Office public de l’habitat [OPH] d’Aubervilliers, comptes rendus de gardiens, recensements de l’Insee…) pour entremêler trajectoires individuelles et nationale.

Les murs ne respirent pas

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il faut reconstruire, vite et à bon marché. En 1952, deux ans après la loi instaurant les HLM, la Mairie d’Aubervilliers, sous pavillon communiste, lance l’opération des « 800 logements ». Ce quartier prend le nom de cité Émile-Dubois ; ses premiers habitants sont des familles venues de tout le pays pour profiter du dynamisme de l’industrie en région parisienne. « À votre avis, de quel endroit est originaire Bernard ? » lance Samir Rouab à notre petit groupe de visiteurs, alors que nous déambulons dans le salon des Marie. À côté du robuste buffet et d’une modeste chaise en bois coiffée d’un bleu de travail, un tableau du Mont-Saint-Michel nous met sur la piste. « De Normandie ? » hasarde-t-on. « Exact, de Granville, précisément. Il travaillait chez Babcock, une entreprise qui fabriquait des chaudières industrielles pour EDF. Parti du bas de l’échelle, il y est devenu ouvrier qualifié et a doublé son salaire. » Comme monsieur Marie, ils sont nombreux à avoir bénéficié de l’ascenseur social, avant qu’il ne tombe en panne. Au mitan des années 70, la désindustrialisation s’accélère en Seine-Saint-Denis, où plus de vingt mille emplois sont supprimés. Depuis, faute d’entretien, la cité s’est détériorée. Ceux qui ont les moyens la quittent. Y restent ceux qui n’ont guère le choix.

Reconstitution de la chambre des enfants de la famille Di Meo, telle qu'elle était en 1968.
Reconstitution de la chambre des enfants de la famille Di Meo, telle qu'elle était en 1968.camille gharbi / camillegharbi

Samir Rouab connaît trente pages d’histoires, qu’il a dû apprendre afin d’humaniser les visites. Lui aussi habite une cité, à Noisy-le-Grand, où il est arrivé avec sa mère en 1989. « Le soulagement de madame Soukouna, c’est celui de ma mère. Arrivée d’Algérie, elle a aussi vécu dans un meublé avant d’obtenir un appartement en HLM. » Quant à Asma Kifia, guide également, elle s’est attiré la sympathie de tous les locataires de la barre Grosperrin. « Madame Gadea nous a finalement invités chez elle pour montrer ses albums photo », raconte-t-elle. À force de les croiser dans la cage d’escalier, les guides ont vu s’installer un sentiment de confiance avec les résidents. Chaque confidence devient une archive supplémentaire permettant d’enrichir les recherches et d’affiner leur propos : « Nous sommes conscients que travailler et vivre ici sont deux choses différentes. »

L’Amulop ne veut pas à enjoliver un quotidien devenu difficile. Malgré une réhabilitation qui commence à dater, les appartements de 51 m2 ne sont plus adaptés. Trop étroits, très humides. « Les murs ne respirent pas », soupire Karima Dubuquoy, rencontrée dans le hall. « C’est sale ! L’OPH ? Le gardien ? Personne ne fait rien », se désespère Christiane Barthelemy, habitante du nº 147 depuis trente ans, en signalant la fissure qui borde la porte des voisins. Elle aimerait décamper, mais pas trop loin. Pour aller où ? « Surtout pas à la Maladrerie ! » Pourtant, en 1978, nombre d’habitants de la cité Émile-Dubois regardaient d’un air envieux leur nouvelle voisine, utopie de béton aux terrasses spacieuses, aujourd’hui rongé par la moisissure.

Décennie après décennie, d’un HLM à l’autre, espoirs et désillusions se succèdent. De quoi supposer qu’on laisse pourrir ces immeubles pour les remplacer par du neuf. « On ne peut pas faire fi de tous ces gens, de leur vécu, en mettant des bureaux et des pistes cyclables. Il y a un héritage à préserver qui va au-delà du bâti », regrette Fabrice Langrognet, professeur d’histoire dans un lycée en banlieue. À l’origine de leur projet, un constat : « Nos élèves ont le sentiment de ne pas appartenir au récit national. » « La vie HLM » prouve le contraire. En allant faire un tour à Aubervilliers, on peut avoir un avant-goût de ce que pourrait être un futur musée du Logement populaire.

Reconstitution du salon de la famille Marie qui vivait dans la cité Emile-Dubois en 1985.
Reconstitution du salon de la famille Marie qui vivait dans la cité Emile-Dubois en 1985.camille gharbi / camillegharbi

À voir
« La vie HLM, histoires d’habitant.e.s de logements populaires. Aubervilliers, 1950-2000 » Jusqu’au 30 juin. Du mar. au sam., sur réservation. Cité Émile-Dubois, 8, allée Charles-Grosperrin, 93 Aubervilliers. 8 €.

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